Apprendre à 90 ans
Aujourd’hui je souhaite vous présenter FRED.
Rencontrer Fred fut une expérience exceptionnelle et inoubliable.
Je souhaite lui rendre hommage et le remercier d’avoir pu l’accompagner pendant presque trois ans avant que ses forces ne l’abandonnent. Son envie d’apprendre était sans borne. Son enthousiasme était contagieux. Son humour était extraordinaire. Et aucun de ses problèmes de santé ne pouvaient le freiner dans son exploration créative, ses idées et ses projets.
Il venait toujours avec sa voiture vintage BOND, une voiture à trois roues des années 60. Pendant que je préparais les tables, je me surprenais à être impatiente d’entendre le tendre ronron de son moteur. C’était un moment réellement hors du temps, que j’adorais.
La première fois que nous nous sommes rencontrés, sa demande fut très claire:
”J’ai maintenant 90 ans, et je veux apprendre à peindre à l’huile”.
Je fus enchantée par l’assertion avec laquelle il formula son projet :)
Je lui conseillai quel matériel acquérir et progressivement on commença par un apprentissage de la matière en jouant avec les mélanges de couleurs. Comprendre l’usage du rajout d’huile de lin ou de pavot, ou encore savoir quand utiliser la térébenthine, furent des petits challenges du début qu’il surmonta avec patience et plaisir.
PREMIER PROJET
Rapidement il m’expliqua son souhait qui était de peindre Mickey pour ses petits-enfant, et il était essentiel qu’il composa lui-même l’image. Sa peinture devait raconter une histoire. Ce dont je peux aussi témoigner c’est que sa composition fut telle une FENÊTRE sur son ÂME D’ENFANT, celui qui se sent léger et heureux. Si vous aviez pu voir son bonheur !
La peinture finie est celle que j’ai mise pour la présentation de cet article dans mon blog.
Il s’inspira de Minnie et Mickey en magnet qu’il avait sur son réfrigérateur, et il les mit en scène pour les faire danser dans un cirque avec la foule en délire en arrière plan. Ensemble, nous nous sommes tout particulièrement appliqués à créer un effet de pespective et de profondeur.
DEUXIÈME PROJET
Après ce projet, il décida de peindre ce qu’il voyait de la fenêtre de sa chambre.
Là encore le thème de la FENÊTRE s’imposa, cette fois-ci comme une évidence. Il souhaitait peindre cette vue tant appréciée avec sa femme pendant si longtemps. Veuf depuis quelques années, il revisitait en quelques sortes ses bons souvenirs et il s’ancra dans la vue qu’il avait du monde de chez lui. Au fil du projet, la vue restreinte de sa fenêtre se vit s’étendre à la vue panoramique qu’il avait en tête. Il changea ainsi le paysage avec tous les éléments qui lui étaient importants. Il me demanda plus d’une fois s’il avait le droit de faire cette modification. Il m’a fallut plusieurs séances pour le mettre à l’aise sur le sujet. Oui, il avait le droit. C’était sa peinture, son univers et j’ai tout fait pour qu’il se sente libre d’exprimer ce dont il avait besoin. Il l’a fait :)
Les règles étaient siennes.
Il se donna la liberté de composer à sa guise orchestrant avec grâce ses souvenirs, sur toile.
Il apprit en parallèle la technique de la peinture à l’huile avec une curiosité sans fin.
Il avait la joie de vivre en partageant ses bons souvenirs, et il se poussait dans ses limites.
Son art devint un moyen de faire son récit auto-biographique, comme une forme de bilan de vie.
En parallèle, une autre de ses petites toiles fut le petit rouge-gorge dans son jardin sous la neige, perché sur la fourche du jardinier, avec sa cabane en arrière-plan. Peindre ces petites scènes de la vie témoigne de l’art de pouvoir ouvrir les yeux sur le monde et vivre pleinement le moment. Fred savait faire le deux, il revisitait son passé tout en étant bien ancré dans le présent.
Quelle leçon de vie de voir cette soif insatiable d’apprendre pour le dernier printemps de sa vie.
Il fut mon professeur.
Ses forces le quittant peu à peu, Fred n’a pas eu le temps de finir la peinture de sa fenêtre.
Mais si l’on change notre perspective, un projet non fini, est alors un projet qui continu, non?
Ainsi, la continuité d’une expérience de l’un peut venir colorier l’ expérience des autres.
L’oeuvre personnelle devient collective, prenant racine dans l’espace-temps de la vie.
Merci Fred.